nouvelle coquine : Fraichement couronnée …

Pour une fois je suis à l’avance à mon rendez-vous !

À moi les magazines people que je me refuse toujours à acheter, désireuse de ne pas cautionner ces images dégradées de notre société… Mais aujourd’hui c’est différent, il me faut patienter et il n’y a que ces journaux à lire,  je n’ai donc pas le choix… Hypocritement, je vais pouvoir me délecter de ragots et de rumeurs, tout en m’indignant des remarques acides et des photos volées…

Régressive à souhait cette «presse à scandales», même périmée, j’oublie dès la première page tous mes principes charitables pour jalouser, détester, critiquer sans limites ces stars médiatisées. Si seulement j’avais honte, au moins un peu…

Un couple entre dans la salle d’attente, suivi par Stéphanie l’assistante du dentiste, avantageusement siliconée comme à son habitude. Ce cabinet c’est un peu son royaume, elle accueille, assiste, réconforte, raccompagne. Elle trône généralement près du téléphone, ses faux seins occupant nonchalamment une bonne moitié de son bureau. Mademoiselle «Trop» comme s’amuse à l’appeler le dentiste, trop ponctuelle, trop parfaite… Je pense qu’il oublie trop blonde, trop bronzée, trop décolletée, trop moulée… Mais Stéphanie est un véritable rayon de soleil entre ces murs médicalisés, toujours souriante et attentionnée. C’est d’ailleurs la bouche pleine de sourires qu’elle m’annonce qu’Olivier, le dentiste, m’attend…

C’est à ce moment là que je bascule dans un profond et invisible chaos intérieur… D’horribles peurs de petite fille envahissent mon cerveau d’adulte responsable, la blouse blanche, la douleur, les cris…

Je dois lutter de toutes mes forces pour ne pas bousculer Stéphanie, la piétiner si nécessaire, pour m’enfuir loin de ce cauchemar… Et dire que je suis là de mon plein gré…

Alors je rentre en pilotage automatique et, comme un automate, je me dirige vers la porte blanche tout au bout du couloir. Livide j’entre, la salle de torture est baignée de lumière, le soleil de juin est généreux…

Olivier m’attend, debout au milieu de la pièce, tout contre le fauteuil des supplices. Comme à chacune de mes visites, il porte une tenue de chirurgien-dentiste, de celles qui ressemblent à des pyjamas verts ou bleus. Aujourd’hui il est en bleu, comme les tableaux sur les murs, comme les chaises autour du bureau, c’est léger et harmonieux, tellement agréable à l’œil que  j’en oublierai presque ce qui m’attend…

Il me parle, c’est certain car je vois ses lèvres bouger, pourtant je n’entends pas ses mots. Mes jambes tremblent, mes mains transpirent, j’arrive à peine à respirer… Je veux reculer, partir, mais mes pieds me trainent jusqu’à lui. Mon corps ne m’obéit plus, la panique sans doute… C’est comme si j’étais ici et ailleurs en même temps. Je me regarde m’installer docilement sur le fauteuil, mais comment est-ce possible ? Je me donnerais des gifles si je le pouvais…

Me voilà allongée, résignée, pendant qu’Olivier prépare ses instruments je regarde la porte. J’attends quelqu’un, celui qui va entrer pour me sauver, pour dire au cruel dentiste de se trouver une autre victime, que je veux partir… Quelqu’un, n’importe qui, même Stéphanie trop-court-vêtue fera l’affaire… Mais personne ne pousse la porte, je suis seule face à mon destin.

Alors, comme chaque semaine, je prends une profonde inspiration puis je serre tout ce qui peut l’être, les poings, les fesses, les dents, et j’attends courageusement la suite.

Olivier se positionne calmement à ma droite, écarte doucement mes mâchoires et attaque la pose des deux couronnes qui mettront un point final  à nos rendez-vous.

Miroir, spatule, seringue, fraise, aspiration… Je dompte ma peur à grands coups de respirations.  Assis sur son tabouret à roulettes, il œuvre en silence, changeant d’outil en permanence. Je vois son visage au-dessus du mien, ses tempes légèrement grisonnantes. Il grimace un peu parfois en plongeant ses yeux dans ma bouche, comme s’il réfléchissait. Coincée sur ce fauteuil, interdite de mouvement, je ne peux rien faire d’autre que l’observer. Quelquefois, pour rétablir ma posture ou mon confort, ses doigts attrapent délicatement mon menton, essuient ma joue… J’oublie alors, pour quelques instants,  l’odeur des résines et mes gencives sanglantes. J’ai apprécié sa douceur tout au long de mon chantier dentaire, j’ai aimé son sourire réconfortant lorsque j’avais mal. Ces longues séances immobiles, à sentir son parfum, à observer les contours parfaits de son visage, la finesse de la peau sur ses bras… Etrange impression d’intimité…

Il place ma deuxième couronne, un goût de liberté envahit la pièce.

«Voilà, c’est fini et c’est parfait ! Vous avez un sourire tout neuf !» dit-il en me montrant le grand miroir contre le mur. Je me précipite, pressée de voir ce qu’il en est. Et le résultat comble mes espérances ! Je vais enfin pouvoir rire et sourire à pleines dents, fini les complexes.

La peur et la douleur ne sont déjà plus que de lointains souvenirs, je regarde, encore et encore, mon nouveau sourire, mes nouvelles dents, mon nouveau Moi. Je ne décolle plus du miroir, cette image me délivre de plusieurs années d’imperfections, alors  je me souris bêtement, inlassablement.

Olivier s’approche et se place derrière moi. Nos regards se croisent dans le miroir, il semble amusé par mon plaisir à me regarder. Ses yeux m’encourageant à continuer, je reprends mes poses de reine fraîchement couronnée face au miroir. Mais lui ne dit plus un mot et son visage redevient sérieux. Ses yeux ne lâchent pas les miens mais il ne sourit plus. Il m’intimide soudain, quelque chose va arriver je le sens, un accident, une catastrophe, je ne sais pas quoi exactement mais c’est là tout près. Même la température de la pièce a changé, la clim’ doit entre fichue, il fait si chaud soudain… Il doit le sentir lui aussi c’est pour cela qu’il est si grave à présent…

Je me retourne pour m’éloigner du mur, j’ai besoin de prendre un peu l’air à la fenêtre ouverte, mais Olivier reste planté devant moi m’empêchant de passer. J’ai de plus en plus chaud, il faut qu’il recule un peu pour que l’air arrive jusqu’à moi mais, au contraire, il fait un pas vers moi et je me retrouve le dos collé contre le mur.

La catastrophe, l’accident, nous y sommes…

Alors tout va très vite. Ses mains attrapent les miennes pour les plaquer de chaque coté du miroir. Son torse s’écrase contre ma poitrine, mes lèvres s’ouvrent, la surprise, le manque d’air peut-être. Je sens son ventre se plaquer contre moi. J’essaye d’articuler quelque chose d’intelligent mais aussitôt sa bouche se colle à la mienne, sa langue s’engouffre, me trouve, m’emporte. Je n’ai plus chaud, je brûle… Ses jambes écartent les miennes, je glisse, je tombe mais il me rattrape aussitôt, ses deux mains sous mes fesses il enroule mes cuisses autour de ses hanches. Je flotte au dessus du sol, ma jupe trop serrée remontée jusqu’à la taille, je me sens délicieusement indécente… Je ne contrôle rien, passive je savoure le manège de sa langue autour de la mienne. Mes mains descendent le long de son dos, s’accrochent à ses fesses musclées pour le sentir plus près encore. Sous mes doigts je le sens gigoter, se tordre presque, je comprends qu’il baisse son pantalon. Je ne brûle plus, je fonds… Sa main se glisse entre mes cuisses, écarte mon string, ouvre mes lèvres. Je sens le bout de son sexe chercher le chemin, il fouille, il tâtonne…

Il trouve…

Riam Belli

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