Jeremy Banster : rencontre avec un passionné de cinéma

C’est dans un lieu privilégié que j’ai eu la chance de rencontrer Jérémy Banster, l’acteur de la série à succès « Un Si Grand Soleil ».

Il évoque pour La Vida son rôle, ses projets, son métier et sa vie à Montpellier.

Propos recueillis par Christine Pugliesi 


Pourquoi avez-vous accepté le rôle de Julien Bastide dans la série « Un Si Grand Soleil » ?

Le rôle de Julien Bastide était au départ une vraie surprise. Ces dernières années, j’ai surtout passé mon temps à écrire, réaliser et produire à travers ma société de production «  Cantina Studio ». D’ailleurs, mon film «  La Vie Pure » est passé récemment à la télévision. Cependant, j’ai fait l’Ecole Supérieure d’Art Dramatique de Paris : être acteur est mon vrai métier. 

Au départ, la production de « Un si grand soleil » évoquait mon nom pour la réalisation. Un jour, Johanna Delon, la directrice de casting et Tomas de Matteis, le producteur, m’ont proposé de faire un essai pour le rôle. J’ai été surpris car je n’envisageais pas le projet sous cet angle mais lorsque j’ai lu le rôle de Julien Bastide, cela m’a plu. Julien est dans un carcan assez rigide, prédestiné à la vie qu’il doit avoir sous le joug d’une mère castratrice et protectrice. Il va décider de son destin pour la première fois de sa vie et enfin être lui-même. Cela m’a paru très intéressant car il va casser tous les codes. Il accepte ses failles, ses douleurs pour vivre un dilemme incroyable entre deux femmes. Il s’émancipe de sa mère, il crée sa société, il reconnaît son enfant dont il ignorait l’existence. Du coup, c’est un personnage très riche à interpréter d’autant que le thème de la filiation m’intéresse beaucoup.

La deuxième chose qui m’a plu était d’être au départ d’une grande aventure, de créer un projet.

C’est un vrai pari ?

Oui mais c’est aussi ce qui me plaisait ! Cela sera toujours un pari car même si les chiffres sont bons, il faut maintenir le cap avec des intrigues, des comédiens et des textes de qualité. 

Nous nous sommes tous beaucoup investis et nous avons envie que cela reste qualitatif.

Vous tournez beaucoup mais avez-vous d’autres projets à part la série ?

Oui, j’ai un projet de film. Il s’appelle « Louis Buton, un homme du 20e siècle ». Ce film est tiré de l’histoire vraie de mon arrière grand-père maternel. Il a fait les deux guerres mondiales, il a été déporté à Buchenwald et Mauthausen entre autres. Il a été torturé, il s’est évadé et il a été finalement libéré. Il a écrit un livre quelques années après son retour. Cela a surpris tout le monde car il n’en voulait à personne et surtout pas aux Allemands. Il avait une grandeur d’âme et un humanisme assez rare. Il expliquait que de nombreux jeunes Allemands n’étaient pas des salauds, ils étaient juste du mauvais côté de la barrière alors que certains collabos étaient beaucoup plus féroces, beaucoup plus durs avec eux. Mon grand-père Guy a été également déporté et il en est revenu. Notre famille a de fait, été extrêmement touchée et nous avons gardé des valeurs citoyennes de tolérance et de curiosité pour le monde, les cultures, les gens. 

L’axe que j’ai choisi est celui de raconter cette partie de l’Histoire ainsi que cet épisode de la vie de Louis Buton pour le partager avec la jeunesse d’aujourd’hui. C’est un thème qui m’est cher ! Certains gosses de 18 ans se demandent encore si les camps ont existé !

C’est un travail mémoriel ?

Oui c’est un passage de témoin. Lorsque je réalise, je me sens plus comme un messager. En anglais, une expression existe pour qualifier ça : « go between ». Elle n’existe pas en français mais j’aime beaucoup cette notion : le passage de témoin. L’idée de ce film est de pouvoir parler de choses qui ont existées et qui ne sont pas encore claires dans les têtes d’une certaine jeunesse.

« le thème de la filiation m’intéresse beaucoup. »

Cela doit vous toucher particulièrement vu qu’il s’agit de votre famille.

Oui bien sûr. Lorsque j’étais en Terminale, je m’étais déjà appuyé sur le livre de Louis Buton et j’avais eu un prix pour cela. Je me suis toujours dis que je ferai un film de cette histoire. Je savais qu’il faudrait que j’en fasse d’abord d’autres car il faut de la maturité, du recul et je n’avais pas envie de le rater. J’ai donc réalisé « La Vie Pure » et je ferai peut être même un autre film entre les deux.

Vous venez de dire que depuis l’âge de 18 ans vous aviez ce film en tête. Cela signifie-t-il que le cinéma est présent dans votre vie depuis toujours ? Etes-vous tombé dedans quand vous étiez petit ?

Oui grâce à mes parents ! Mon mère était chef-maquilleuse et mon père a été longtemps assistant réalisateur et il a terminé à la production. Forcément, j’allais sur les plateaux avec eux lorsque j’étais enfant. 

Donc vous êtes tombé dedans lorsque vous étiez petit !

Oui mais du coté des techniciens. J’aime faire partie de l’équipe technique et travailler avec un chef opérateur, un ingénieur du son, la régie, la déco, la coiffure etc. J’ai des liens très forts avec les techniciens mais avec les acteurs aussi. Ce sont deux familles qui parfois ne se rencontrent pas profondément et je suis à l’aise des deux cotés. S’il manque l’un d’entre nous, le film ne peut pas se faire. Chaque personne est indispensable sur un plateau. L’acteur est le chainon final mais si l’image est floue, on peut faire la meilleure scène du monde, au final personne ne la verra. Cela relativise beaucoup de choses et il faut parfois le dire à certains (rires).

Pour que la magie opère, nous devons tous aller dans le même sens et donner le meilleur de nous-mêmes au même moment. Le réalisateur est le chef d’orchestre qui doit réaliser tout ça.

Dans mon enfance, je choisissais un corps de métier et je passais les tournages avec lui. Je voulais apprendre car je savais que je voulais réaliser, j’avais envie d’écrire et de raconter des histoires.

Pourtant l’écriture et la réalisation, ce n’est pas le même métier.

Non mais c’est lié.

Lorsque vous écrivez, vous imaginez déjà la scène ?

Oui bien sûr. J’imagine la petite musique de fond que l’on entend à peine. La musique est très cinématographique, elle donne le rythme d’une séquence. Le décor, le son (un ruisseau, des cris d’enfants, un parc), tout de suite cela met une ambiance. 

Il y a 4 énergies différentes : l’écriture, la réalisation, le jeu d’acteur et la production.

« Pour que la magie opère, nous devons tous aller dans le même sens et donner le meilleur de nous-mêmes au même moment. »

Dans laquelle êtes-vous le plus à l’aise du coup ?

Je suis à l’aise dans tout et j’ai du plaisir à tout faire. Après je ne sais pas d’en laquelle je suis le meilleur (rires).

Cet été, je me levais avec plaisir tous les matins à 5h pour écrire pendant deux heures et cela me rendait heureux ! J’avais l’impression que cela faisait à peine 5 minutes que j’écrivais.

En même temps, j’ai beaucoup de plaisir à jouer et à transmettre des émotions. Pour moi, tout est complémentaire. Je pense que je suis un meilleur acteur parce que j’écris, un meilleur réalisateur parce que je joue et un meilleur auteur parce que je produis. Tout est imbriqué et en faisant cela, j’ai conscience du travail de la personne qui va me demander des choses et du travail de celle à qui je vais demander des choses : l’un sert l’autre.

Du coup, lorsque je dirige des comédiens, je sais déjà comment leur parler et les motiver, les déstabiliser pour la bonne cause, les sortir de leur zone de confort. Et en tant qu’acteur, j’ai beaucoup de plaisir à travailler avec les réalisateurs de la série parce qu’il y a de l’entraide, de la fraternité entre nous. J’ai certains reflexes qui aident les réalisateurs qui sont sur le plateau et je peux emmener les comédiens qui sont avec moi.

Si je peux aider la mise en place pour que ça roule, c’est un plaisir. 

Existe-t-il des réalisateurs avec lesquels vous aimeriez jouer ?

Je peux en citer deux : en premier lieu, Werner Herzog. Si j’ai fait un film en Amazonie, ce n’est pas pour rien ! Quand on regarde Fitzcarraldo, Aguirre ou La colère de Dieu, cela m’a beaucoup inspiré.

Et un que j’aime énormément parce que j’aime son œuvre dans la totalité c’est Stanley Kubrick.

Mais il y en a beaucoup d’autres : Georges Wells, Darren Aronofski etc.

Le réalisateur David Oelhoffen est un de mes amis et j’aime beaucoup ce qu’il fait. Il a fait le film « Loin des hommes » avec Viggo Mortensen et Reda Kateb notamment et il vient de sortir « Frères ennemis », toujours avec Reda Kated et Matthias Schoenarts. En fait, j’ai envie de tourner avec des gens que j’aime. 

C’est très affectif ?

Oui, c’est un métier très affectif. Je ne peux pas me retrouver sur un plateau avec un connard (rires). Je serais malheureux. Si le midi, je ne suis pas content de manger avec les acteurs, l’ingénieur du son ou même le stagiaire régie, je me demande ce que je fais là. J’ai choisi ce métier pour partager des moments, pour partager la vie. C’est en partageant cette vie que nous serons bons à l’image. 

Je vais souvent vers des projets pour des personnalités et des gens que j’aime dans la vie.

Je suis capable d’accepter un petit film ou un court-métrage parce que j’aime la personne. Je le fais avec autant de sérieux et de professionnalisme que si je faisais le dernier Audiard. C’est un métier de rencontres, d’envergure et de partage.

N’y a-t-il pas un côté superficiel ?

Il existe oui.

Est-ce difficile à gérer ?

Pas pour moi. Nous avons chacun des affinités et nous ne sommes pas tous les meilleurs amis du monde. 

Y a-t-il des acteurs que vous aimeriez faire jouer ?

Oui ! Quand je vois Matthias Schoenarts ou Reda Kated dans le film de David, ce sont deux Ferrari ! (rires)

C’est extraordinaire de pouvoir les faire jouer. Ce sont deux animaux émotionnels, instinctifs, organiques. Le métier de comédien n’est pas intellectuel à mes yeux. Ça ne part pas de la tête mais du ventre. Si le comédien n’est pas en train de se regarder jouer alors ça m’intéresse. 

Une chose m’épate chez les acteurs, c’est leur façon de prendre du recul par rapport à un rôle. Quand je vois un acteur comme Leonardo Di Caprio, je me demande comment il fait pour se différencier de ses rôles. Qu’en pensez-vous ?

Je suis ravi que vous parliez de lui car à mes yeux, c’est le meilleur ! Di Caprio est très libre, il a envie de s’amuser avec un personnage. Il ne s’écoute pas, il est au-dessus de ça !

Il y a ceux qui s’écoutent et qui se regardent et il a ceux qui font leur métier comme des artisans. Et c’est comme ça que je conçois ce métier. Ils construisent un personnage et ils se livrent sans le regarder ou le juger. Ils le donnent et c’est viscéral et organique. Ce n’est pas intellectuel.

Je suis d’accord avec tout ça mais cela ne m’explique pas comment vous faites pour sortir du rôle.

Lorsque le rôle de Julien Bastide a été écrit, personne ne pensait à Jérémy Banster pour l’incarner. Je suis alors allé vers Julien Bastide. Aujourd’hui, c’est l’inverse qui se passe. Les auteurs nous connaissent et forcément ils adaptent un peu leur écriture par rapport à nous. Julien Bastide vient prendre des choses à Jérémy : sa voix, son corps, ses mains, sa façon de parler, ses expressions, son vocabulaire etc. A l’arrivée, Jérémy déteint plus sur Julien Bastide que le contraire sauf que ce sont des situations que vit Julien Bastide et pas Jérémy Banster. 

Il y a peu de temps, j’ai tourné à Barcelone et à Casablanca pour le très beau film « Pour la cause ». Le réalisateur ne m’a pas facilité les choses car il a appelé mon personnage « Jérémy ». Cela m’a un peu déstabilisé et je me suis rendu compte que Julien Bastide était très présent car cela fait six mois que je le joue. Je me suis rendu compte également de l’importance d’une série ! Un long métrage dure trois mois pendant lesquels nous sommes immergés dans le personnage. Dans le cas de « Un si grand soleil », on ne sait pas quand cela va s’arrêter, nous avons donc le temps de travailler en profondeur le personnage, ce qui est impossible pour un long métrage ou au théâtre.

Parlons un peu de votre vie privée si vous êtes d’accord. Comment faites-vous pour gérer votre vie avec vos deux enfants à Paris et votre tournage à Montpellier ?

Nous avons une nounou et des mamans formidables qui nous soutiennent beaucoup et nous nous organisons !

Ma femme, Marie-Gaelle Cals qui joue le rôle de la juge dans la série commence à avoir des intrigues fortes et du coup nous sommes les deux à Montpellier. 

Le fait que cela soit à Montpellier, cela n’a pas été compliqué à gérer ?

Si bien sûr, au niveau logistique cela serait plus simple d’être à Paris. Mais nous n’aurions pas la même lumière, les mêmes décors. Je trouve que c’est un très bon choix de tourner à Montpellier d’autant plus que c’est une ville qui n’était pas très représentée à l’image. Dans un premier temps, nous avons préféré ne pas tout chambouler dans notre vie, ne pas déstabiliser nos enfants en les changeant d’école, d’amis, de copains sans savoir ce qu’allait être le lendemain.

Est-ce que cela perturbe vos enfants de savoir que vous êtes à la télévision tous les jours ?

Non ! Ils savent ce que nous faisons, ils sont déjà venus nous voir travailler et ils ne nous voient pas tous les jours puisqu’ils sont couchés à cette heure-là.

Est-ce compliqué de travailler avec votre femme ?

Non pas du tout ! Nous l’avons déjà fait plusieurs fois et nous avons l’habitude de travailler ensemble. Cela matche vite et bien, c’est un vrai plaisir.

Je vais vous poser la question que je pose à tout le monde et que j’aime beaucoup : vous montez dans la DeLoréane du film « Retour vers le Futur » et vous rencontrez Jérémy qui a 10 ans dans les années 80. Que lui dites-vous ?

Je lui dirais : « n’abandonne pas, ne change pas et trace ton chemin, tu le connais déjà. »

Quelle trace souhaiteriez-vous laisser dans Wikipédia dans 40 ans ?

Est-ce bien nécessaire d’être dans Wikipédia ? Laisser une trace dans wikipédia n’est pas important. Par contre, ce qui m’importe est de réaliser ici-bas ce que je souhaite faire. Ce qui m’importe c’est que mes enfants, mes petits-enfants s’en souviennent et que je leur transmettre des valeurs. Ce serait la plus belle des choses.

Votre notoriété a explosé depuis quelques mois. Comment le vivez-vous ?

Je n’ai pas du tout conscience de ça. Et lorsque l’on m’aborde, cela est très bienveillant. Et sincèrement, rien a changé. Je ne cherche pas à être reconnu tous les jours et tout va très bien.

Que puis-je vous souhaiter maintenant ?

Que cette série fonctionne le plus longtemps possible car c’est un gros investissement et un gros pari pour tout le monde. Et puis que je puisse raconter mes propres histoires. ■

Le portrait chinois de Jérémy Banster

Que seriez-vous si vous étiez :

☛ une chanson ? Mes amis, mes amours, mes emmerdes de Charles Aznavour

un personnage de dessin-animé ? Le paresseux de Zootopie qui m’a fait beaucoup rire

un fruit ? le fruit de passion

un animal ? un lion

un film ? Le voleur de bicyclette de Vittorio De Sica

un personnage célèbre ? Un explorateur : Jean-Louis Etienne

une ville ? Casablanca

une série télé ? Un si grand soleil bien sûr et The Affair pour la réalisation et le jeu des acteurs

une boisson ? Le vin  Château Prat de Cest cuvée Jérémy Banster

un plat ? Le homard en cocotte du chef José de Castro du Mas de Lafeuillade

une odeur ? La menthe

une qualité ? L’altruisme

un gros mot ? Putain !

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