Famille recomposée ou famille décomposée ?

famille recomposéeComme les étoiles, les familles vivent et puis disparaissent. Hier encore, elles brillaient très fort dans le firmament de nos relations et puis soudain c’est l’implosion, ou l’explosion, c’est selon ! Cependant, beaucoup d’entre elles renaissent sous une autre forme, les familles recomposées. A partir d’une branche, d’un reste d’énergie, d’espoir, un parent reconstruit  sa vie avec un autre parent. Ce peut être une réussite, pour tous, une nouvelle vie. Ce peut être un échec, un lamentable échec. Après s’être recomposée, la famille s’anéantit, en totale « décomposition ». À nouveau, dans ce cas bien précis, les enfants seront en première ligne. L’impact réel de ces nouvelles vies, de ces nouveaux régimes de communauté, ne sera réellement mesurable que dans quelques années, mais certains signes laissent toutefois apparaître ce que seront les adultes de demain.

Statistiquement, deux mariages sur trois terminent par un divorce. Derrière ces chiffres, se cachent des personnes, mais surtout des situations. Trente pour cent des mariages ne passent pas le cap des cinq ans. Or, dans la plupart des cas, les couples sont jeunes, moins de trente ans, et ont conçu un enfant, voire plusieurs. Ce sont donc des familles qui se trouvent dissoutes. Il n’est pas question, a priori, pour ces hommes et ces femmes, de ne pas refaire sa vie. Bien au contraire, la rencontre de l’autre, du même, de celui ou de  celle qui a vécu cette expérience, à savoir un premier grand amour, un mariage, une ou plusieurs naissances et puis l’échec, est d’une intensité, d’une richesse surprenante. Cette rencontre est une nouvelle vie qui rend toute sa saveur au monde. Le recommencement à deux crée une synergie qui entraine une réelle dynamique de couple, de famille. Les parents aiment à nouveau, l’ancien conflit s’estompe au profit de ce nouvel horizon où tout redevient possible, où le partage est un élément important de la construction personnelle et familiale. Nous avons tous, du moins je l’espère, rencontré ces nombreuses familles où la joie semble régner, où se dégage une sorte d’heureuse pagaille, de bonheur. Ces familles donnent l’impression d’avoir réussi leur fusion, leur recomposition.

A bien creuser, la recomposition d’une famille peut être une aubaine, par exemple, pour un enfant qui était initialement seul et qui se retrouve avec des sortes de frères et sœurs avec lesquels, en plus, il s’entend bien ! Il se passe comme une sorte d’ouverture sur autre chose que la cellule familiale initiale, une expérience sociale qui apprend davantage sur les autres et enrichit à titre personnel et à titre relationnel. Dans l’exercice de ma fonction, il m’arrive d’assister à de réelles transformations de personnes que j’ai accompagné sur la voie du divorce et qui étaient marquées, adultes et enfants compris, par la violence de la séparation et de ses conséquences. J’ai vu des parents se relever et revivre, j’ai entendu des enfants me dire qu’ils étaient bien, qu’ils étaient heureux. J’ai pu mesurer – avec la prudence et la circonspection qui me caractérise – que cela fonctionnait plutôt bien. Sortis du conflit, conscients de leur responsabilité – sans doute accrue par le nombre d’enfants à charge, mais aussi la richesse décuplée de cette nouvelle famille – la polarité existe réellement et parents et enfants entrent dans une relation dialogale, constructive.

Mais ces exemples réussis de familles recomposées constituent-ils le principe ou l’exception ? Difficile à dire, tant les contre exemples d’échecs existent, principalement autour de nous. La recomposition d’une famille peut, en effet, mener à plus ou moins long terme à un échec, un lamentable échec et cela pour plusieurs raisons.

famille recomposéeAu regard de la structure même de la nouvelle famille. Les enfants se retrouvent, tout à coup, pour ne pas dire brutalement, avec un beau-papa, une belle-maman, mais également des sortes de frères et sœurs dont on ne sait pas vraiment bien le statut.

J’entends souvent les parents dire que ce sont leurs frères et sœurs, sans que cela soit exact. Le terme plus exact serait beau-frère ou belle-sœur, et encore, inadapté. De plus, cette famille, comme je le dis, se démultiplie. Ce n’est plus un arbre à deux branches, mais à quatre, voire huit branches. Dans la vie des enfants, interviennent les grands-parents du côté de chaque parent. Et que dire, que penser, comment se situer lorsque l’autre parent recommence également sa vie avec une autre personne qui elle-même a des enfants ? Mon Dieu, vous êtes perdu, alors imaginez ces enfants, face à une telle situation. Prenons l’exemple – qui n’est pas si rare que cela – d’un enfant dont les parents viennent de divorcer et de rencontrer, chacun, un autre parent qui a des enfants. Une garde alternée a été mise en place. Une semaine sur deux l’enfant est chez son père ou chez sa mère. En plus de son père initial, il vit alors avec son beau-père ou sa belle-mère. Il a pour frères et sœurs les enfants de son beau-père ou de sa belle-mère. Il a pour grands-parents ses propres grands-parents côté paternel et côté maternel, mais aussi du côté du beau-père et de la belle-mère, coté paternel et côté maternel. A cela se rajoute les oncles, les tantes, les amis de la famille… des familles !!! Vous n’en pouvez plus, vous criez stop, alors mettez-vous à la place de ces enfants ?

Nombre de parents m’expliquent que c’est aux enfants de s’adapter, qu’ils en ont les capacités. A voir, je n’en suis pas si sûr. La question est de savoir comment cela peut se gérer quand on sait les difficultés rencontrées par les familles initiales. Ces difficultés se retrouvent surement multipliées. Se pose également la question de l’harmonisation de ces fratries. Il m’arrive de plus en plus souvent de recevoir des parents avec leurs enfants pour qui « la mayonnaise ne prend pas », soit entre les enfants ainsi réunis, soit avec l’autre parent avec qui il faudrait composer. De plus en plus de pré-ados et d’adolescents ne veulent plus vivre ces solutions quand ils ont le choix. Le juge aux affaires familiales, hors procédure en divorce, est de plus en plus souvent saisi pour que l’enfant ne soit plus obligé d’aller chez l’autre parent. Quels sont les motifs invoqués ? L’absence de temps, de dialogue entre le parent biologique et l’enfant. La dilution du temps qui lui était consacré dans la gestion de la famille ainsi recomposée. Au lieu de recomposition on assiste alors à une cassure. Il y a rejet de l’enfant de toute une partie de sa famille. Il y a décomposition de la nouvelle structure qui n’est pas capable d’accueillir correctement l’enfant et de lui donner non pas toute sa place, mais une place qu’il pourrait occuper.

famille recomposéeIl y a une perte de la relation privilégiée de l’enfant avec son parent. Dans la plupart des cas celui-ci est en effet confronté à cette nouvelle vie où l’énergie doit être décuplée et où, paradoxalement, le temps consacré –même à soi-même – est en parfaite diminution. Le temps se raccourcit et touche même la question de la survie de cette famille recomposée qui se dénoue, se dilue, se détruit irrémédiablement.

Le temps est un ennemi. Les parents n’ont pas eu le temps de faire le deuil, de comprendre leur premier échec. Leur nouvelle vie les a propulsé dans une dynamique au départ heureuse mais épuisante, dans laquelle ils perdent leurs propres repères tandis que leurs enfants n’en acquièrent jamais vraiment. Les conflits d’hier renaissent comme par malheur alors qu’ils ne sont qu’une conséquence de ce temps qui n’a pas été vécu, qui n’a pas été pris. Les parents, dans une sorte de fuite en avant, se sont jetés à corps perdu dans cette nouvelle relation qui, finalement, n’est qu’une sorte de fuite. L’échec est patent, l’échec est, dans ce cas, presque inéluctable. Et pourtant le pire n’est pas là. Le pire est que certains sont capables de recommencer presque simultanément avec un autre, avec une autre. Spirale en avant, fuite inexorable qui nous laisse, nous observateurs et non juges, perplexes.

De famille recomposée nous passons ainsi à une famille décomposée. Ceci explique peut être pourquoi de plus en plus de familles monoparentales existent et… ne se reconstituent pas. Elles sont peut-être une chance pour ces personnes qui prennent le temps d’accuser l’échec, qui prennent le temps de se reconstruire. Elles sont un moment de trêve pour les enfants. Hélas, les choses ne semblent pas aussi simples car ces situations peuvent aussi être le signe d’une dramatique et désespérante solitude. Cette solitude peut avoir un coût, un coût matériel et psychologique. La vie aujourd’hui expose ces personnes à une violence inouïe. Le parent qui fait le choix – forcé ou conscient – de vivre seul, d’élever seul son enfant lorsqu’il a celui-ci a charge, est directement confronté à la précarité de sa situation, à sa fragilité. Dans ces mondes modernes où nous tentons de survivre, l’argent est un sésame qui conditionne la qualité de vie. L’argent, la situation professionnelle est également un sésame qui conditionne les relations sociales, le niveau général de la vie. Or, de plus en plus de personnes se retrouvent dans une précarité réelle qui impacte directement leur vie de famille, la famille. A l’heure où tout le monde, que ce soit religieux ou politiques, praticiens du droit, médecins ou psychologues, prônent son importance et ses vertus, il serait temps, mais alors vraiment temps, de nous donner les moyens d’être en interaction avec elles et de leur permettre de réussir leur formidable pari. Il ne faudrait pas, non, il ne faudrait pas que, demain, nous jouions les incompris d’une société où la personne serait réduite à sa seule valeur marchande, soit dit en passant et dans ce cas là, à rien du tout. 


Pour plus d’informations

Laurent Maurin

Avocat à la Cour

22 rue des Charrons Lotissement les Horts 34140 MEZE

maurin-laurent@wanadoo.fr

Bureau : 04 99 02 53 58 / Mobile : 06 33 46 44 05 / Fax : 09 72 31 06 18


Laisser un commentaire